Centrafrique : L’interview de Sébastien NADOT

Rubrique dirigée par Gilles DELEUZE

Cinq questions à…Sébastien NADOT

C’EST QUI ? 

Sébastien NADOT est député de la République française. En Centrafrique, il serait affublé, comme à tous les députés, de la particule “d’honorable.” Un qualificatif qu’il récuse vertement, “l’honorabilité ça se mérite, ça ne se décrète pas” affirme-t’il.

“Né en 1972 à Fleurance la ville des fleurs et des senteurs florales dans le  Gers, cet ancien “bébé Macron” est de par sa formation un intellectuel multiforme : diplômé de l’École des hautes études en sciences sociales, Professeur agrégé d’éducation physique et sportive (EPS), docteur en histoire. Il est aussi écrivain.

Il fait partie de cette nouvelle vague de politiciens français, qui rompent avec l’hypocrisie et la langue de bois de leurs aînés, et  pour qui rien n’est impossible. 

Candidat à l’élection présidentielle de 2017 porté par “le Mouvement des progressistes” plutôt de Gauche, il devra renoncer, faute d’avoir pu rassembler les 500 parrainages nécessaires pour se présenter.

A la base, sa candidature devait initialement s’insérer dans la primaire citoyenne de 2017 du Parti Socialiste. Mais Jean-Christophe Cambadélis, le premier secrétaire du PS lui savonnera la planche en le recalant.

C’est alors qu’à titre personnel, il décide de soutenir Emmanuel Macron, et intègre le conseil politique d’En marche ! 

Investi par En marche ! pour les législatives dans la dixième circonscription de la Haute-Garonne. Il est élu au second tour, et s’intègre au groupe La République en marche (LREM). Au Parlement, il siège alors à la commission des Affaires étrangères.

UN TURBULENT TÊTU

En 2018, en tant que membre de la commission des Affaires étrangères, il interpelle le gouvernement qu’il est censé soutenir par une question écrite sensible, dans laquelle il déclare son refus de vente d’armes françaises à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, qui les utilisent pour bombarder quotidiennement les populations civiles du Yémen. Et comme il va toujours au bout de ses idées, le , il dépose une demande d’ouverture de commission d’enquête à l’Assemblée nationale sur le « Respect des engagements internationaux de la France au regard des autorisations d’exportations d’armes au Yémen. »

Lors de la séance des questions au gouvernement du , il osera déployer une banderole dans l’hémicycle sur laquelle est inscrit : « La France tue au Yémen », ce qui lui vaudra un rappel à l’ordre et inscription au procès-verbal par le président de l’Assemblée nationale.

Le , pour avoir refusé de voter pour le projet de loi du budget 2019, il est exclu du groupe LREM à l’Assemblée nationale. 

En , pour les élections européennes, avec “le Mouvement des progressistes” dont il est porte-parole, il soutient la liste « Urgence écologie » menée par le philosophe Dominique Bourg. 

Enfin en , Il rejoint alors le nouveau groupe “Écologie démocratie solidarité”, avec d’autres anciens membres du groupe LREM.

MÊME PAS PEUR

Tiersmondiste et écologiste convaincu, il déclare : « Ecologie et justice sociale sont liées, autrement dit si la catastrophe climatique n’est pas évitée ni amortie, ce sont les plus fragiles socialement qui seront les premiers touchés

Épris de justice et de liberté pour les opprimés et les plus faibles, il ne fait jamais semblant.

Depuis un an quasiment jour pour jour, en , le voilà parti pour lutter pour la cause d’Amadou Vamoulké, l’ancien directeur de la radio télévision publique du Cameroun (Crtv), emprisonné depuis 2016, et sans jugement.

Pour cette raison, le , il interroge directement le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian sur la situation au Cameroun : « Je veux savoir ce que fait la France pour que la situation humanitaire déplorable et la guerre qui se déroulent en zone anglophone au Cameroun ne se transforment pas en véritable génocide d’ici quelques mois ».

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LNC : Vous êtes connu pour ne pas faire dans la langue de bois, en preuve, votre fracassant départ de La République en marche, que vous traitiez de « coquille vide idéologique ». Mondialiste, vous vous alarmez de la situation en république centrafricaine. Des observations ayant attiré votre attention sur ce pays ?

Sébastien NADOT : Il y a d’abord une réflexion sur le temps long et la recherche de solutions au problème de la démocratie et de l’état de droit qui s’affaissent en France et un peu partout à travers le monde, avec un recul particulièrement net en Afrique ces dernières années, et que dire concernant la Centrafrique…

Le rapport du politique à la jeunesse est également extrêmement présent quand on observe la République centrafricaine. En France, on se demande pourquoi les aspirations environnementales de préservation de la planète, de respect de la nature, prioritaires chez les jeunes ne trouvent pas de concrétisation ni de représentation politique à leur mesure.

Les jeunes centrafricaines et centrafricains ne subissent pas les mêmes conséquences de l’incurie de la classe politique – c’est encore pire – mais cette incapacité des politiques à proposer aux nouvelles générations un avenir à la fois désirable et concret est une question qui dépasse les frontières.

Il y a ensuite le court terme : l’année 2020 a connu un cycle électoral très riche en Afrique avec les élections présidentielles en Guinée, en Côte d’Ivoire et au Togo. Trois pays où les principes démocratiques les plus élémentaires ont été bafoués à cette occasion.

Burkina Faso, Ghana et Niger ont également voté pour un nouveau président de la République, selon des formules et dans un contexte assez dégradé.

La Centrafrique est venue clore ce cycle d’élections, en additionnant tous les ingrédients les plus incompatibles avec une expression sincère et transparente de la volonté populaire, lors de ce moment particulier dans la vie démocratique d’une nation qu’est l’élection présidentielle.

Membre de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, je m’intéresse et dois contrôler l’action de mon gouvernement dans ses relations aux autres pays de la planète.

Or, la France est très présente en Centrafrique, avec un rôle qui n’y est pas très clair, c’est le moins qu’on puisse dire. Pour mémoire, la Constitution française en vigueur commence par ces mots : « le peuple de France proclame solennellement son attachement aux droits de l’homme… ».

LNC :  Ce “pré-carré” français depuis la colonisation est envahi depuis 2018 par la présence russe, votre avis là dessus ?

SN : Après l’effondrement du mur de Berlin et du communisme, la Russie a perdu pied en Afrique. Les pays du continent noir à forte sympathie idéologique avec l’URSS ont alors rompu leurs relations privilégiées ou largement réduit la voilure.

Mais depuis le début des années 2010, la Russie du président Poutine a cherché, parfois de manière infructueuse, à rebâtir une zone d’influence consistante en Afrique. Il ne s’agit pas d’une zone d’influence idéologique à rétablir mais de gagner des parts de marché dans un contexte international concurrentiel important et dans un pays qui n’a jamais pu construire ses propres protections commerciales.

En 2018, la « préférence russe » devient évidente de la part du pouvoir à Bangui. La Russie a ses méthodes et ses intérêts, peu compatibles avec un avenir meilleur pour les centrafricains.

Mais soyons clair, le problème réside dans la notion même de « pré-carré », quelle que soit la puissance étrangère en question. La France n’a pas vocation à lutter pour reprendre ses positions : ce serait du perdant/perdant ! Les affaires du pays doivent au plus vite être entre les mains des gens du pays.

La souveraineté nationale centrafricaine est totalement à inventer. Et ça commence bien sûr par se méfier de toutes les OPA étrangères hostiles.

LNC : Un pays dont le pouvoir central n’en contrôle qu’à peine 20% du territoire est-il crédible ?

SN : La réponse est dans la question. C’est très préoccupant : cet état de fait s’est installé dans la durée. L’absence d’un Etat structurant place tous les habitants dans l’insécurité – physique, alimentaire et sanitaire. Le niveau d’insécurité prive d’avenir, de projets et de possibilités pour les Centrafricains.

LNC : Comprenez-vous que les forces de l’ONU sur place, et plus globalement la communauté internationale actent la présence de forces rebelles comme dorénavant une composante normale dans ce pays ?

SN : L’Afrique est devenue un terrain d’affrontement économique et de jeux d’influence pour les 5 membres permanents du Conseil de sécurité des Nations-Unies.

Les règles de fonctionnement sont faites de telle sorte qu’à chaque fois qu’un membre du conseil de sécurité est contrarié par une décision à prendre, il peut bloquer tout le processus. Comment imaginer qu’entre Etats-Unis, Chine, Russie, France et Grande-Bretagne un consensus puisse exister sur la Centrafrique quand il s’agit de positions stratégiques, de ventes d’armes, de matière première, de minerais ou d’or qui cristallisent l’essentiel des tensions diplomatiques !

Il en résulte une mobilisation de la communauté internationale toujours insuffisante, parfois avec un mauvais timing. Ce qu’on attend de la communauté internationale ne semble jamais pouvoir venir vraiment. Et les casques bleus ont une mission impossible à remplir, car l’action sur le terrain ne suffit pas.

Après la difficile période de transition de 2015/2016, les négociations menant jusqu’à l’accord de Khartoum de 2019 avaient laissé une porte ouverte sur une amélioration de la situation. Mais la tentative plus ou moins hasardeuse d’intégrer les groupes armés a clairement échoué : pour les chefs de guerre comme pour les différents protagonistes qui ont conduits à cette situation dramatique, il y a plus d’intérêts financiers en situation de chaos qu’en déposant les armes.

Les groupes armés, parfois épaulés par des mercenaires, ont très souvent une activité criminelle à des fins mercantiles. De ceux là, il n’y a rien à attendre et rien à négocier non plus. En revanche, il m’est difficile de vous répondre sur le terme de « forces rebelles ». Certains se parent des habits de rebelles, mais cherchent seulement par là, à recouvrer les intérêts qu’ils ont perdu dans le système établi. Ceux-là non plus ne méritent aucun crédit.

Se rebeller, c’est se révolter contre l’autorité de l’Etat, le pouvoir, l’ordre établi. Et comment ne pas se révolter ? Comment ne pas se sentir rebelle ? Comment imaginer aussi qu’un avenir radieux relèverait seulement de la communauté internationale et des tenants actuels de l’ordre établi ? Il faut bien compter sur les Centrafricains épris de justice, de démocratie, capables de dialogue plutôt que de violence qui peuvent participer à l’amélioration de la situation.

LNC : Le premier tour des élections générales vient de se dérouler, sous haute tension sécuritaire, et avec de nombreuses irrégularités : Interdiction aux réfugiés leur droit de vote, et surtout par un acte de non droit de la Cour Constitutionnelle, qui pour rendre légales ces élections, passe outre un article du code électoral, l’obligeant à “reproduire une nouvelle liste  de candidats” avant les élections, du fait de la défection de l’un d’entre eux. Votre point de vue sur ces dénis de droit ? Et quelle crédibilité accordée à ces élections ?

SN : La démocratie et l’état de droit ne peuvent se résumer à un enchaînement d’opérations techniques électorales menant à l’élection du Président de la République.

Mais même ces opérations techniques préalables, et pendant le scrutin du 27 décembre sont totalement inacceptables !

Les élections ont eu lieu, et alors ?

La représentante spéciale adjointe des Nations-Unies pour la Centrafrique s’est déclarée très satisfaite de la tenue du scrutin ? C’est une insulte à la démocratie.

La sécurité, ce n’est pas la même chose que la démocratie ! Quelle confusion et quel mépris aussi pour les Centrafricains. L’explosion de violence redoutée n’a pas eu lieu en ce jour d’élection. Cela ne donne pas pour autant un caractère démocratique à ce vote.

Sur 71 sous préfectures, 29 n’ont pas voté et 5 seulement partiellement. La mollesse de la communauté internationale à réagir est une mollesse coupable.

Il faut espérer que la mascarade électorale, dénoncée clairement par la coalition de l’opposition, ne continuera pas à être passée sous silence.

Échec démocratique patent, cette séquence électorale montre que les principaux acteurs politiques centrafricains des dernières années n’ont pas été à la hauteur de leur peuple, pas plus que la communauté internationale n’a eu la dignité et le courage de faire valoir l’état de droit par-dessus les intérêts propres à chaque nation qui la compose.

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