Pays-Bas : Un témoin-clé raconte aux juges de la CPI la naissance des anti-balaka

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© Peter Dejong/AP/SIPA

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Par Stéphanie Maupas | RFI

La Cour pénale internationale procède depuis le 24 mai à l’audition d’un témoin-clé dans le procès de Patrice-Édouard Ngaïssona et d’Alfred Yekatom, poursuivis pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre commis en 2013 et 2014 en Centrafrique. Joachim Kokaté a raconté les premiers pas des anti-balaka, et révélé la teneur de réunions organisées en exil par le président déchu François Bozizé.   

La scène se déroule dans une suite de l’hôtel Hilton de Yaoundé. Quelques jours plus tôt, le 24 mars 2013, la Seleka a renversé le chef d’État de la Centrafrique et plongé de nouveau le pays dans la guerre civile. Depuis son exil du Cameroun, François Bozizé reçoit. « Il était dans tous ses états, raconte Joachim Kokaté lors de son audition devant les juges de la CPI. Il n’acceptait pas de perdre ce pouvoir ».

La rencontre, en présence de quelques fidèles du chef d’État déchu, s’étend sur près de 45 minutes. Le général Bozizé espère un soutien de ses homologues de la CEAC (Communauté des États d’Afrique centrale). Mais « si je me souviens bien, M. Bozizé a tenté d’appeler les autorités tchadiennes, a tenté d’appeler les autorités congolaises, et quand il appelait, personne ne décrochait ! », a raconté ce témoin-clé, s’adressant aux trois juges de la CPI par liaison vidéo depuis la Centrafrique.

Acteur de la riposte au coup d’État de la Seleka, Joachim Kokaté, officier formé à l’École militaire des enfants de troupe dès l’âge de 9 ans, devenu plusieurs fois ministre, comparaît au côté de son avocat. Ses propos sont pesés de sorte à éviter de s’accuser lui-même. Joachim Kokaté a « combattu » François Bozizé « pendant des années ». Mais si l’ex-chef d’État le convie à cette réunion de Yaoundé, c’est pour s’allier un opposant de poids, suggère le témoin.  

Cercle restreint

Les deux réunions suivantes se déroulent dans les locaux de l’ambassade de Centrafrique au Cameroun. Au pays, la Seleka répand la terreur. « Il y avait des religieux assassinés, il y avait l’église chrétienne à Bossangoa qui avait été détruite et il [M. Bozizé] avait reçu un appel disant que la tombe de sa maman avait été profanée ». L’ex-président « lui-même pleurait, il versait des larmes, il était dans tous ses états », se rappelle le témoin. Au fil des réunions, la reconquête se construit lentement. « Il y avait des réunions ouvertes à tous, et d’autres dans un cercle très restreint ».

« Qui ? », interroge le procureur Kweku Vanderpuye. Les membres de sa famille, dont au premier chef ses fils, Patrice-Édouard Ngaïssona, Maxime Mokom, Lin Banoukepa, et d’autres. Pour l’accusation, les anti-balaka sont formés d’officiers et de membres de la garde présidentielle restés loyaux à François Bozizé, alliés à des groupes d’auto-défense transformés en bataillons lors de l’été 2013.

« Tous les moyens » pour reprendre le pouvoir

Le projet de reconquête se concrétise plus sérieusement au cours d’un déjeuner organisé dans un hôtel proche de la gare du Nord à Paris, en août 2013. François Bozizé dévoile alors « son intention de manière claire », estime Joachim Kokaté. L’ancien président annonce la création du Front pour le retour à l’ordre constitutionnel en Centrafrique (Froca). Avec ce mouvement, « il a dit qu’il utilisera tous les moyens… Je dis bien tous les moyens, insiste le témoin, pour revenir au pouvoir. »

C’est Me Lin Banoukepa qui prend la tête du Froca, et Patrice-Édouard Ngaïssona l’aile militaire. Le témoin le connaît depuis un séjour en prison en 2002. Il avait été incarcéré pour des raisons politiques, assure-t-il. M. Ngaïssona « avait des problèmes au niveau du Trésor public ». Onze ans plus tard, les deux hommes partagent pour quelques mois le même combat. « Il m’a dit qu’il organisait les anti-balaka sur les terrains, que les anti-balaka lui rendait compte de tout », et « il a dit qu’il avait beaucoup dépensé pour les anti-balaka […] les anti-balaka qu’il finançait », ajoute le témoin en balançant la tête en arrière sur son siège, prenant une grande aspiration.

Des miliciens anti-balaka à Bangui, en janvier 2014.
Des miliciens anti-balaka à Bangui, en janvier 2014. Siegfried Modola/REUTERS

C’est, lui aussi, qui aurait financé l’attaque du 5 décembre 2013 sur Bangui, renversant le président Djotodia installé par la Seleka neuf mois plus tôt, et laissant place à des autorités de transition. François Bozizé devra encore attendre. C’est Catherine Samba-Panza qui occupe le poste.  

Le numéro 1  

Le rôle de Patrice-Édouard Ngaïssona, que le procureur doit prouver, se précise lors d’une réunion organisée en février 2014 à Bangui, par la présidente de la transition. Plusieurs anti-balaka étaient présents, rapporte le témoin, des membres de la Mission des Nations unies (Misca) observaient. La présidente « voulait savoir qui ? Qui est le numéro 1 des anti-balaka ? Et d’une manière unanime, ils ont tous dit que leur responsable, c’est M. Édouard Ngaïssona. C’est lui qui s’occupait d’eux, c’est lui qui leur donnait à manger, c’est lui qui les organisait ».

Au sein de la transition, le témoin est chargé du désarmement et de la démobilisation des milices. Devant la Cour, il affirme avoir pris ses distances avec les anti-balaka. Il nie avoir été coordinateur militaire. Un rôle attribué à Maxime Mokom, assure-t-il, malgré les documents que lui présente le procureur.

Il reconnaît sans résistance avoir été chargé des relations extérieures des anti-balaka. Un rôle qui permettait peut-être à M. Ngaïssona et d’autres responsables anti-balaka d’avoir l’oreille des autorités, suggère le procureur. Il cherchait des contacts avec la primature et la présidence, reconnaît Joachim Kokaté. « Il y avait beaucoup de crépitements dans la ville, il y avait un climat d’insécurité à Bangui et à l’intérieur du pays », rappelle le témoin. Catherine Samba-Panza « voulait que M. Ngaïssona puisse participer à la paix ».