L’ONU récompense une Brésilienne, formatrice du personnel militaire contre les viols en Centrafrique

Par Flávia MANTOVANI | Folha de S.Paulo
Traduction du portugais pour LNC par Fernando CANCIO + Enrichissement de l’article
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São Paulo : Carla Monteiro, commandante de la marine brésilienne, casque bleue au sein de la MINUSCA, est conseillère militaire pour l’égalité des genres et la protection au quartier général de la Force de la MINUSCA depuis avril 2019.

Carla Monteiro de Castro Araújo , 50, é comandante na Missão de Paz da Organização das Nações Unidas na República Centro-Africana

Carla Monteiro de Castro Araujo est née à Niterói, Rio de Janeiro, en 1969. En 1997, après ses études supérieures à l’Universidade Federal Fluminense, elle rejoint la Marine brésilienne qu’elle sert pendant 17 ans, dont cinq comme Directrice adjointe de l’unité médicale expéditionnaire. D‘où son intérêt pour le travail humanitaire et les questions liées au genre.

Lorsque la commandante Carla Monteiro de Castro Araújo est arrivée en Centrafrique pour travailler comme conseillère en matière d’égalité des sexes à la Mission de maintien de la paix des Nations Unies (MINUSCA), les gens ont plaisanté en lui disant que la foudre ne tombait pas deux fois au même endroit. Sous entendu, qu’elle n’aura pas la distinction de l’ONU (le prix des Nations Unies pour les défenseurs militaires pour la Défense de l’égalité des Genres, la plus haute distinction dédiée à ceux qui travaillent dans ce domaine à l’ONU) qu’avait reçue sa prédécesseure la capitaine de corvette Marcia Andrade Braga, brésilienne comme elle.
Sujet brûlant, en RCA, les violences sexuelles contre les femmes et les enfants sont des armes de guerre.

“Ils m’ont dit : ça ne sert à rien de travailler autant parce que vous n’allez pas gagner le prix”,  dit-elle en riant. “C’était libérateur. Parce que j’ai fait ce que je pensais devoir faire, en suivant mon instinct. J’ai trouvé des stratégies folles que j’avais soumises à mon général. Il m’a regardé alors droit dans les yeux. Je ne pensais pas qu’il l’accepterait. Mais il a dit : vous pouvez le faire.”

Et un an plus tard, la foudre a frappé au même endroit : l’ONU choisit Carla comme gagnante de l’édition de cette année aux côtés du major indien Suman Gawani, qui a servi au Soudan du Sud.

Au cours de son service, elle a établi et dirigé un programme de formation complet sur les aspects liés au genre et à la protection, selon l’ONU, qui ajoute que grâce à ses efforts, la Mission a considérablement augmenté le nombre de points focaux pour la protection des femmes et des enfants et leurs localisations respectives. Elle a contribué à faire passer les patrouilles sensibles au genre engagées avec les communautés locales de 574 à près de 3.000 par mois.

Lors de la nomination de Carla pour le prix, la Minusca a souligné sa «facilité de communication», sa «capacité à motiver l’équipe» et à «aller au-delà des fonctions de sa description de travail» – elle a cumulé quatre autres domaines d’activité.

Mère de deux enfants âgés de 13 et 9 ans, qui sont restés avec sa famille à Rio de Janeiro, Carla aurait dû retourner au Brésil le mois dernier, à la fin de sa mission, mais elle ne l’a pas pu, du fait de la fermeture des frontières en raison de la pandémie du coronavirus.

Elle et sa collègue indienne ont reçu le 29 mai leurs prix lors d’une cérémonie en ligne présidée par le secrétaire général de l’organisation, António Guterres, à l’occasion de la Journée internationale des Casques bleus des Nations-Unies.

QUESTION – Mme, vous avez rejoint la Marine en tant que dentiste. Aviez-vous déjà travaillé sur la problématique des genres ?

CARLA MONTEIRO – Non. Mais, en raison de mes antécédents dans le domaine de la santé, j’ai l’habitude de travailler sur le côté humanitaire. Et je suis un enfant de marin, je suis tombée amoureuse de cette zone opérationnelle et j’avais de nombreux collègues qui étaient en Haïti.

J’ai toujours voulu participer à une mission, et cette opportunité d’être conseillère en genres s’est présentée.

Je dis que la perspective des genres est dans tout ce que nous faisons. Tout ce qui se passe affecte différemment les hommes et les femmes, les filles et les garçons. Lorsque nous agissons pour protéger les enfants en temps de guerre, par exemple, il y a une composante de genres : les garçons et les filles sont exposés à différents risques.

Q – Quelles sont les spécificités de l’impact d’un conflit sur les femmes ? Quelle était la situation en RCA ?

CM – Il y a beaucoup de viols de femmes par les groupes armés là-bas. Elles marchent beaucoup pour aller ramasser du bois de chauffe, les routes sont au milieu de la jungle, avec une épaisse brousse. Plusieurs d’entre elles sont soutiens de famille, car souvent l’homme n’est pas présent, il est mort dans le conflit, et elles sont exposées. Les enfants vont seuls à l’école, et beaucoup sont kidnappés non seulement pour servir de guérilleros, mais pour cuisiner, porter des messages, être des esclaves sexuels.

J’ai tellement entendu de choses, que si je ne les filtrais pas … ce n’était pas tenable pour un estomac fragile. Le premier mois, je n’ai pas pu dormir avec tous les rapports que je recevais. Après, vous avez deux options : soit paniquer, soit vous vous concentrez pour pouvoir faire de votre mieux et les aider. Je changeais tout au long de la mission, devenant plus forte. Je suis devenue une personne différente de celle que je fus à mon arrivée.

Q – Comment faire face à ces problèmes ?

CM – Je ne pourrais pas être sur tout le territoire, alors j’avais besoin que chacun de ces 11 mille soldats ait cette vision spécifique de la différence de l’impact du conflit sur les femmes et sur les enfants. Je voulais qu’au lieu de chercher des groupes armés, ils regarderaient tout l’environnement autour, les civils que nous voulons protéger.

L’un de mes objectifs a été d’élargir le réseau de points focaux, qui sont des personnes clés au sein des contingents militaires axés sur la protection et les questions de genre. Ils étaient mes contacts au sein de cette base, qui sont en contact avec la population et peuvent empêcher un groupe armé d’attaquer des femmes, d’enlever des enfants.

Q – Ont-ils bien accepté ces directives ?

CM – La grande idée était un cours que j’ai créé, en anglais et en français, pour permettre à ces points focaux de transmettre des connaissances à leurs troupes. Parce que la meilleure personne pour faire apprendre à quelqu’un d’une nationalité est un collègue de la même nationalité. Ils partagent le même langage, les mêmes blagues. Et il ne sert à rien d’avoir plusieurs diplômes si vous êtes incapable de motiver. Quand on a une passion pour un sujet, on la transmet.

Q – Selon des informations, entre 2013 et 2015, des casques bleus ont abusé sexuellement des civils en RCA. Comment avez-vous travaillé sur ce problème ?

CM – L’une de mes fonctions était de m’en occuper. Nous avons une politique de tolérance zéro, qui est extrêmement stricte, et nous essayons d’utiliser tous les mécanismes pour que cela ne se reproduise plus. Cela est également vrai pour les relations sexuelles consensuelles. Pour les militaires de certains pays, sortir avec quelqu’un de la communauté locale n’est pas de la violence. Mais nous expliquons que, pour l’ONU, toute relation de ce type est abusive, en raison de la différence de pouvoir qui existe là-bas.

En plus de la formation, nous organisons des réunions hebdomadaires pour vérifier ce type de rapport. Tous les cas font l’objet d’une enquête, et l’ONU a un site Web sur la transparence qui fournit des informations à ce sujet.

J’ai également commencé à développer un projet pour quantifier le risque de survenue de ce problème dans certains sites et contingents. Je n’ai pas le temps pour finir, ce sera à mon successeur, qui sera d’ailleurs un autre Brésilien de continuer.

Q – Quel est l’état du conflit aujourd’hui ?

CM – Théoriquement, c’est une région post-conflit, mais nous voyons toujours plusieurs conflits en cours. Il existe environ 15 à 18 groupes armés plus importants, à l’exception de nombreux autres petits groupes. En février de l’année dernière, 14 d’entre eux ont signé un accord de paix, mais il y a des désaccords au sein de ces groupes. Le processus de désarmement est planifié par secteurs dans le pays. Lors du dernier voyage que j’ai effectué, dans le secteur est, les groupes armés y circulent toujours librement. C’est donc un processus qui se fait. Si tu ne fais pas attention, alors la Minusca est attaquée, et tu perds un collègue.

Q – Sur les 85 000 fonctionnaires en uniforme des Forces de paix, 6,4% seulement sont des femmes. Que faut-il faire pour augmenter ce nombre ?

CM – L’ONU a déjà compris que c’était une nécessité, et a une politique très forte d’encouragement des femmes dans les opérations. Ce que je vois, c’est qu’il y a un manque d’investissement de base, et que de nombreux pays n’ont pas de femmes suffisamment qualifiées pour être envoyées. Dans mon discours de remise de prix, je demanderai aux pays membres d’investir dans les femmes, non seulement dans leur entrée, mais tout au long de leur carrière. Si le Brésil ne m’avait pas permis de me qualifier, je ne serais pas ici.

Carla Monteiro de Castro Araújo , 50, é comandante na Missão de Paz da Organização das Nações Unidas na República Centro-Africana

Q – Quels sont les avantages à envoyer des femmes pour ces opérations ?

CM – Nous obtenons plus de liens avec les communautés locales. La dernière fois que je suis allée sur le terrain, j’étais avec un interprète masculin. Juste parce qu’il y a un homme là-bas, les femmes sont plus silencieuses, elles ne s’ouvrent pas. De plus, quand ils voient une femme en uniforme travailler avec des collègues masculins, et même leur donner des ordres, elles se rendent compte que c’est une réalité possible.

Dans notre travail pour prévenir le Covid-19, le travail des femmes militaires avec les femmes locales a plus d’effet. Et nous essayons de les faire participer activement au processus. Je leur ai laissé un modèle de masque à réaliser avec des tissus africains. Mieux que d’arriver en donnant 300 masques, c’est qu’ils voient que leur propre travail aide à garder tout le monde en bonne santé.

Q – Comment avez-vous réagi à l’annonce du prix ?

CM – Ce fut une surprise, parce que c’était ma première mission. Travailler dans un environnement international, avec des collègues de cultures différentes, était un grand défi. J’avoue qu’à certains moments j’avais envie de tout abandonner. Appelez un fils qui pleure, vous vous demandez : «Je suis folle, qu’est-ce que je fais ici ? Suis-je sur la bonne voie ? ” Mais j’ai vu le travail porter ses fruits, et c’était la plus grande récompense. Le prix était la «cerise», ce qui m’a montrée que nous devons vraiment faire ce en quoi nous croyons.

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