DOSSIER ANALYSE/Centrafrique : Sous tutelle de fait !

Aline M’Pangba-Yamara – Fanny Minao-N’Diaye
Rédactrice en Chef LNC – Directrice des publications

Façon “Canada dry”, cela en a l’apparence, le goût, les pratiques… Cependant juridiquement parlant la République Centrafricaine n’est pas placée sous tutelle des Nations Unies, si… l’on se fie à la définition que l’ONU en donne elle-même.

Car un État mis sous tutelle est administré directement par certains membres des Nations-Unies.
En 1945, la Charte des Nations Unies avait institué un régime international de tutelle par son chapitre XII en vue de surveiller certains territoires qui ont fait l’objet d’accords particuliers de tutelle avec leurs puissances administrantes.
En conséquence, en théorie, la Centrafrique jouit pleinement de ses droits de souveraineté…en théorie !

Denis Sassou N’Guesso le président congolais jurait croix de bois, croix de fer…qu’il n’en est pas ainsi, répondant à une interview sur RFI le 1er février 2014 :
“Mais la RCA n’est pas sous tutelle, même pas des Nations Unies. A plus forte raison sous tutelle de la CEEAC. [….] Pourquoi devrait-on mette la République centrafricaine sous tutelle ? Ce n’est pas notre opinion.”

Un an plus tôt, Martin Ziguélé à Bangui, le 7 janvier 2013 toujours sur RFI abondait dans le même sens : “Je ne pense pas que le pays a été mis sous tutelle.”

POURTANT….

Comme l’évoquait Gilles Deleuze dans un article LNC daté du 19 septembre 2013, et titré : “Centrafrique : Une mise sous tutelle ou sous curatelle ?” disait : “En l’état actuel de coma avancé du pays, le questionnement à propos mérite attention.
En vérité, la RCA est déjà sous curatelle, et ce depuis longtemps.
Depuis près de 20 ans, on ne compte plus les forces étrangères de coalition diverses sur son territoire.
L’ONU et les organisations sous régionales sont constamment au chevet du grand malade sous des acronymes divers, dès 1997, MISAB, FOMUC, MINURCA, MICOPAX, FOMAC, BINUCA et désormais MISCA; on ne peut pas dire que cela ait bien changé grand chose aux difficultés chroniques du pays.
Ce ne furent et ne restent que des appels d’air à la dépendance, à l’infantilisation et à l’irresponsabilité.”

Effectivement, la mise sous curatelle est le stade de mise sous contrôle précédent la tutelle, qui elle en est l’ultime étape, le contrôle total d’un pays par une puissance étrangère ou une institution internationale, lui déniant tout droit à sa souveraineté.

Dès les Accords de Libreville, la RCA était de nouveau placée sous curatelle de la CEEAC cette fois-ci.
Une curatelle dans les faits, sous tutorat du Tchad, et qui pris une tournure à la fois spectaculaire et comique digne d’une bande dessinée de Tex Avery, à la mode des républiques bananières, lors des démissions ‘accompagnées’ de Michel Djotodia et de son Premier Ministre Nicolas Tiangaye à N’Djamena, sous les yeux médusés du Conseil National de Transition centrafricain, convoqué tels des valets de pied au Tchad par le monarque Déby.

Un fait du prince notable qui n’émut nullement les politiciens nationaux.
A l’exception de Martin Ziguélé, qui mollement y trouva tout de même matière à redire, déclarant que “ce genre de chose devrait se passer à Bangui”. Le reste de la classe politique nationale fit semblant de ne pas avoir su, le mouchoir piteusement posé sur cette insulte faite à l’honneur national.

La confusion conceptuelle de la notion de tutelle.

Il y a 7 mois, dans une totale méconnaissance de ces mécanismes juridiques et de ses conséquences, l’association FRATERNITE BOGANDA adressait dans une lettre ouverte, une pétition au Secrétaire Général de l’ONU sous le titre :
“Pétition pour la mise sous tutelle de la Centrafrique. La transition des mafias et des mercenaires terroristes c’est l’enfer. Et demain ?”

Une suggestion que Jean Lambert Berekato le 29 septembre 2013 jugera inadmissible, car lui savait.
Et arguant :
“J’avais eu l’opportunité de discuter avec des Amis de Timor Oriental, qui ont leur pays sous tutelle de l’ONU, ils m’ont aussi exprimé leurs regrets de la gestion de leur Pays par les Etrangers.
Croyez-vous que les fonctionnaires de l’ONU qui viendront administrer en cas de mise sous tutelle de la RCA, seront des Anges Saints venus du ciel, pour transformer la RCA en Paradis ? Cette proposition démontre encore à quel niveau nous sommes toujours très naïfs, les Centrafricains ne sont pas mûrs, n’aiment pas leur Pays et ne sont pas prêts à venir l’aider à s’en sortir, c’est vraiment irresponsable comme proposition.”

Mais que faire lorsque des individus, de préférence par la force se succèdent à la tête d’un pays sans État, miné par les divisions, (car le fait n’est pas nouveau) et désormais pris dans une tragédie humanitaire et une situation sécuritaire pour le moins «volatile» faute de meilleur euphémisme ?

Séléka la masse critique
L’irruption des Séléka et de leur chef Michel Djotodia en décembre 2012 n’aura fait qu’éclairer la face cachée de la crise sourde centrafricaine, faite de tribalisme, de haine de l’autre, de faillite des pouvoirs, de corruptions gangrenant l’administration, de l’insécurité dans les provinces, en bref ! de l’absence de lucidité politique et de forces régaliennes dans le pays.

Avec un ‘Sud ayant perdu le Nord’ au sens propre du terme.
Etre un ‘rounga’ pour un banguissois, c’est être déjà un étranger.
Et plus largement, une mise en lumière des centrafricains de la méconnaissance de leur propre pays. A la connaissance de l’autre, on lui préfère les affinités électives, ce qui est loin d’être la meilleure méthode pour se conscientiser sur la notion d’unité nationale; qui pour être effective se doit d’aller au-delà du slogan dans les chansons.

Ainsi, pratiquement depuis l’indépendance, le feu couvait sous la braise. Le pays vivait sur un volcan que les Séléka firent exploser par des mécanismes déclencheurs sanglants : meurtres de masse, exactions, pillages, viols, destructions des rares infrastructures fonctionnelles…..

Effet boomerang, après une année d’enfer sous leur botte, démarrait le 5 décembre 2013 une manipulation fomentée par François Bozizé le président brutalement déchu, qui revanchard lancera ses soldats sur Bangui, déguisés en Anti-Balaka, pour faire plus de 2.000 morts en moins de 48 heures.
Objectif atteint, depuis, cela a fait boule de neige. on tue sans même savoir pourquoi, sous des prétextes divers les plus fallacieux et les plus obscurs; et le plus démagogique, le plus irrationnel de tous : le prétexte religieux.
La presse occidentale en mal de sensations fortes y accordera caution pour que cela entre dans son abaque culturel des idées reçues, en donnant corps à une illusion et une falsification.

La machine déraille, le cycle des violences devient incontrôlable.
En résumé, c’est la guerre civile. Plus de pilote dans l’avion.
Et dans une lucidité digne d’un mollusque décérébré, le nouveau gouvernement ne trouvera rien de mieux à faire que de fraterniser avec des criminels en série.
Djotodia aura ses Séléka, à Samba-Panza ses Anti-Balaka.
Match nul, balle d’A.K 47 au centre.

Nécessité faisant loi, face au suicide d’un peuple, obligation de présence de forces armées étrangères sur le territoire pour tenter d’endiguer, ce qui depuis ne l’est toujours pas.
Le Centrafrique chaque jour semble toucher un fond insondable et indicible.

Et ce pays aux ressources impressionnantes s’autodétruit, se dissout, se dilue sous les yeux de la planète.
Un si féroce besoin, de surcroît irrationnel d’autodestruction, relève-t’il de la crétinerie consommée, de l’analphabétisme ou de l’abrutissement primitif et autistique ?

L’activisme meurtrier des Anti-Balaka (pare balles en français) se nourrit du fantasme de la fausse communautarisation fondée sur le principe puéril du ‘contre’.
Leur propre identité et identification sujettes à caution étant confuses et variables, c’est selon l’humeur du jour essentiellement basée sur la délinquance; car près de 80% de ces individus n’est composé que de prédateurs voyous jouissant de l’opportunité pour piller, dans un pays dérégulé, sans foi ni loi.
Les sujets de confession musulmane se voient dénier leur identité centrafricaine. Et ‘chosifiés’, il faut les éliminer physiquement – les voici soudainement devenus indésirables dans leur propre pays.
Le fait prend, et toujours, une telle ampleur que pratiquement tous ont été évacués hors du pays des zones sous attaques de ces Anti-Balaka.
Une réelle faillite des forces régaliennes de substitution, actant en quelque sorte le phénomène sans véritablement pouvoir s’y opposer.
Le général Soriano des Sangaris eut le bon sens de refuser l’expulsion des musulmans centrafricains, lors que pour l’ONU il est urgent de le faire, et ce pour des motivations diamétralement opposées.
Là où Soriano voit l’explosion du tissu social d’un pays déjà fragile, si, évacuer les musulmans devait devenir une ‘normalité’, l’ONU pour de louables raisons songe à l’immédiat, à sauver des vies.
Les conséquences de ceci sont encore incalculables, néanmoins, dans ce jeu absurde du ‘tout sauf eux‘, l’on peut deviner que cela ne puisse que favoriser une balkanisation du pays, en vérité, déjà de fait.
Du coup, l’idée de partition du pays faisant pousser des cris d’orfraie aux tenants des illusions d’une nation unie est-elle une surprise ?

AVEUGLEMENTS ET IGNORANCES

En vérité, le Centrafrique a basculé concrètement sous TUTELLE, le jour ou le Général Francisco Soriano, le Commandant en Chef des forces françaises Sangaris avait d’autorité refusé le réarmement des FACA les forces armées centrafricaines, au prétexte que trop infiltrés par les Anti-Balaka.
Or un pays sans armée n’a aucune souveraineté nationale.
Un diktat qui ne devait pas déplaire à Martin Ziguélé, lui qui appelait de ses vieux à la recolonisation du pays par la France lorsqu’il estimait la RCA comme la ‘zone d’influence d’intérêt stratégique’ de la France.
Citons-le !

A cette question : L’intervention de la France était-elle nécessaire ?
– “Martin Ziguélé : Il y eut par le passé l’implication des États-Unis dans la guerre civile au Liberia, celle de la Grande-Bretagne en Sierra Leone.
Ceci pour dire qu’il existe une zone d’influence d’intérêt stratégique et que cela relève d’une réalité objective.
In les ‘Dernières Nouvelles d’Alsace‘ 21/12/2013

A la tutelle s’ajoute l’interventionnisme. Le calendrier des prochaines élections échappe totalement au pouvoir centrafricain.
David Brown, conseiller spécial du Département d’Etat Américain pour la République Centrafricaine sur LNC le 4/4/2014 :
“Il faut voir l’évolution de la situation sécuritaire et politique dans ce pays, et voir si effectivement il est toujours possible de maintenir cette date de février 2015.”

DES ELECTIONS CACHE SEXE

Dorénavant, feu vert pour des casques bleus en RCA, la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en RCA dispose d’un très large mandat, autorisant la communauté internationale à assumer une vaste gamme de responsabilités et de tâches. Cette liste reflète essentiellement les idées couramment admises au sujet des méthodes et des moyens qu’il faut utiliser pour reconstruire les sociétés après un conflit afin de les mettre sur la voie d’un avenir meilleur.

Cependant, ce n’est pas en compilant encore plus de gros bras musclés en uniformes que l’avenir se bâtira et que le pays se reconstruira.
Quid des volets politiques et sociaux ?
Car le problème fondamental en RCA est la transparence et le manque de légitimité des politiciens, en absence chronique de visions et de perspectives, à part celles de se reproduire eux-mêmes.
Absents lors des crises, le peuple devra soudainement aller voter pour des individus qu’il n’aura pratiquement pas vu pendant 2 années; et étant donné le besoin pressant de ‘l’extérieur’ d’aller au plus vite aux élections, le peuple n’aura de ses politiciens que des discours propagande, étant entendu que tout débat contradictoire ne sera pas possible.

Le plus populiste et le plus corrupteur d’entre eux gagnera obligatoirement.
Autant voter sur un jeu virtuel.
Des élections précipitées seront en conséquence viciées, et accoucheront nécessairement d’un chef de l’état démagogue et marionnette, car à la marge de manœuvre limitée.
Rien ne sera donc résolu, au contraire, cela empirera.

Reprenant Gilles Deleuze : “Et les élections ne seront pas la panacée.
Elles ne feront pas cesser les meurtres
Elles n’annuleront pas les rébellions.
Elles ne supprimeront pas l’indigence.”

Car les mesures de désarmement, de démobilisation et de réinsertion (DDR) ont régulièrement toujours été différées, sans qu’un programme efficace de désarmement de la nébuleuse de rébellions dans le pays soit mis en place.

Le BINUCA sera contraint d’agir en soutien de structures gouvernementales inexistantes.
À cette contrainte s’ajoute un appel à organiser des élections le plus tôt possible.


En réalité, c’est le modèle suivi par les nombreuses missions des Nations Unies dans les années 1990 : une intervention internationale visant à établir un climat sûr et stable, suivie d’élections organisées le plus tôt possible, et d’un retrait assez rapide des forces internationales.
La répétition de ces étapes en RCA ne pourra de nouveau (à condition que les choses s’arrangent d’ici là), éviter une nouvelle détérioration de la situation sécuritaire après les élections et le départ des forces internationales, suivie par des violences à grande échelle et par encore un appel à une nouvelle intervention internationale.

Les élections ne devraient pas avoir lieu tant qu’elles ne peuvent être organisées dans un cadre suffisamment institutionnalisé et efficace.
Des élections sans Etat de droit, c’est aussi efficace que de faire pipi dans un violon.
La population centrafricaine qui souffre, manque de tout, et pour qui, aller voter ne sera certainement pas une priorité, doit avoir le temps d’assimiler les normes entourant ces actes projetés.
Et en l’espèce, il s’agira d’un processus à long terme.
Pour cela que des élections précipitées c’est illusoire.
Et risqueraient d’être la belle occasion de sortir la boîte à baffe !

Les institutions internationales considèrent tout, sauf la volonté du peuple qu’elles infantilisent comme politiquement étant quantité négligeable à qui on ne peut qu’imposer des volontés exogènes.

Les institutions et les procédures démocratiques doivent être, non seulement instaurées, mais devant être largement perçues comme efficaces aux yeux du peuple afin de l’être vraiment.
Il est impératif d’intérioriser les normes de la démocratie, et d’ancrer dans le cœur et l’esprit des membres de la société en reconstruction, la confiance dans l’efficacité des institutions démocratiques jusque là inexistantes.

Les institutions créées depuis le coup des Séléka n’ont de légalité que le vernis de la légalité.
Quel imbécile peut-il accorder crédit à une présidente élue par 75 personnes ?
La voix du peuple étant séquestrée, il ne faille pas attendre de ce peuple d’avaler des choses qu’il ne comprend pas et que même il n’a pas validé, car il a d’autres priorités bien plus urgentes.

Sans des modèles incitatifs, sans une émancipation des esprits d’un peuple à plus de 80% analphabète, il est nécessaire, vital et capital de prouver avant toute chose, que le pays est capable de se relever et d’entamer le travail de réconciliation.

Un avis partagé par le spécialiste Roland Marchal soulignant l’importance à donner au redémarrage de l’économie :
“Il est d’abord question de droits à donner ou redonner à des populations.
On ne peut pas juste faire dans le discours moral sur le vivre-ensemble. Les gens se reconsidéreront uniquement lorsqu’il y aura à manger et plus de sécurité.
En somme, uniquement quand l’économie repartira.
C’est cela la réconciliation !
Et je regrette que les questions économiques soient totalement mises de côté par la communauté internationale.
Tout le monde pense au diamant, à l’uranium, au pétrole, mais personne ne pense à l’agriculture. Avec de petites améliorations, on peut complètement changer les conditions de vie des populations. Il faut remettre les choses à plat avec les opérateurs africains.”

Ainsi, comme dirait Magloire Lamine, ‘ferait-on l’économie de nouvelles crises inutiles.’
Car l’alternative intelligente pour limiter les risques systémiques n’est pas la politique, mais ce travail de réconciliation, tel que brossé par Roland Marchal.

Le problème finalement n’est pas de sauvegarder sa souveraineté, mais les moyens d’y parvenir.

RECONSTRUIRE

Occasion pour se réfléchir en tant que centrafricain, pour apprendre à briser les cycles infernaux.
Car si aucun devoir de prise de conscience n’est fait, le pays restera sous tutelle et pour longtemps, mais sans tuteur clairement identifié.

Pays à instabilité peu banale ne saurait se calmer d’un coup de baguette.
Pays où la notion de l’alternance politique est un drôle de jeu de chaises musicales à base de putschs, entre une poignée de chefs de factions rivales. Et le gagnant d’ensuite de ‘légitimer’ son coup d’état par des élections qu’il ne saurait perdre.

François Bozizé le 24 mars 2014 :
“je suis un président élu au suffrage universel, démocratiquement élu !”
Le pire c’est qu’il y croit.
Sans actes de mutation psychologique et intellectuelle, de révolution des mentalités au delà du sens au mot à donner à décadence, le cycle récurrent de déstabilisation qui bloque les efforts de développement économique et social continuera d’être infernal, pathogène et anxiogène.

LE PROBLÈME DES CENTRAFRICAINS CE N’EST PAS LE CENTRAFRIQUE, MAIS L’INVERSE.

© Avril 2014 LNC