Xénophobie : Des étrangers de plus en plus stigmatisés en Centrafrique, avec la montée de la peur du coronavirus

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Par Jack Losh | The Guardian
Traduction : Karen Sullivan | LNC
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Les opérations de maintien de la paix et d’aide font face à des perturbations, car les étrangers servent maintenant, de boucs émissaires pour les difficultés, dans l’un des pays les plus vulnérables d’Afrique. Et des ripostes contre les étrangers en République centrafricaine menacent de perturber les aides humanitaires, et les opérations de maintien de la paix, dans l’un des pays les plus fragiles du continent.

Depuis qu’un missionnaire italien a été identifié comme le patient zéro, le premier cas de coronavirus en RCA le mois dernier, la xénophobie y est en hausse. Des articles largement diffusés dans les journaux locaux et sur les médias sociaux, ne cessent de dépeindre les étrangers comme les importateurs indésirables d’une maladie qui pourrait appauvrir davantage le pays.

Pourtant, des milliers de non-nationaux sont employés en RCA par les agences des Nations Unies et par les organisations humanitaires, qui fournissent environ 70% des services de santé du pays.

L’ONU a prolongé le couvre-feu pour les employés en raison de «récents incidents d’agression verbale et d’intimidation, ainsi que de risques de stigmatisation du personnel des Nations Unies, des ONG internationales et des acteurs humanitaires», selon une note interne de l’organisation.

La MINUSCA a suspendu la plupart de ses déplacements internes, et cessé de faire venir de nouveaux contingents de «casques bleus».

La rhétorique alarmiste des médias centrafricains attise l’animosité. Un tabloïd a même accusé l’administration d’Emmanuel Macron en France d’utiliser le coronavirus « pour déstabiliser les pays africains francophones ». D’autres ont décrit l’arrivée de l’Italien infecté comme « l’empoisonnement de tout un peuple » et ont fait des gorges chaudes au sujet d’« un génocide » contre les Africains.

« La montée des menaces et de la violence à l’encontre des étrangers et du personnel humanitaire, également largement diffusée dans les médias, pose des risques importants pour la sécurité et la sûreté, pouvant entraîner une réduction des opérations, au moment où elles sont les plus nécessaires », déclare le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) dans un récent rapport. « Le pipeline d’aide pourrait subir des ruptures et des ruptures de stock, privant les personnes les plus touchées du seul filet de sécurité existant. »

Les groupes humanitaires craignent que l’impact de la pandémie en RCA ne soit désastreux. Après des années de violence sectaire, l’infrastructure sanitaire du pays est pratiquement inexistante; les milices rebelles contrôlent les trois quarts du territoire et 600.000 personnes ont été déracinées de leurs foyers pour des camps de déplacés surpeuplés.

Jusqu’à présent, moins d’une douzaine de cas de coronavirus a été enregistré, bien que beaucoup plus soient suspectés, en raison du manque de matériel de test.

«Les gens sont très inquiets de cette nouvelle maladie», déclare Maaike Hersevoort, chef de Médecins Sans Frontières en Centrafrique. «Ils associent les étrangers au Coronavirus. Si les explications ne sont pas bien faites, il pourrait y avoir une escalade.»

Le gouvernement centrafricain a pris des mesures afin de freiner les couvertures médiatiques à sensation du coronavirus. Mercredi, le ministre de la Santé, Pierre Somsé, a publié un code de conduite pour rendre compte de l’épidémie de manière responsable, et a demandé «le respect des droits humains, le respect de la dignité, la promotion de la solidarité, tant au niveau national qu’international. »

Il y a des signes alarmant, selon lesquels les personnes déplacées vivant dans des communautés d’accueil pourraient être stigmatisées comme des étrangers propageant le virus, tout comme les membres de la minorité musulmane centrafricaine – longtemps marginalisés en tant que « étrangers arabes ».

Des tensions croissantes pourraient conduire à de nouveaux affrontements. “Une xénophobie accrue contre plusieurs segments de la population présente un risque élevé de résurgence de la violence intercommunautaire et des conflits”, a encore déclaré Ocha.

Il y a en Centrafrique une méfiance généralisée envers les Français, les anciens colons du pays, alors que les pays voisins comme le Tchad et le Soudan, interfèrent régulièrement dans les affaires intérieures du pays depuis des décennies. Très récemment, des troupes russes sont arrivées pour consolider un gouvernement assiégé, et les Chinois eux sont actifs dans l’industrie minière.

Les acteurs humanitaires étrangers font régulièrement l’objet d’agressions, de cambriolages, de vols de voiture et même de meurtres. L’an dernier, 300 incidents de ces types ont été enregistrés.

Le soutien de la population à la mission de l’ONU, connue sous son acronyme de MINUSCA, est déjà faible, suite aux scandales d’abus sexuels,  et de son incapacité à protéger les populations civiles.

Ces derniers mois, un groupe de pression influent dans la capitale Bangui, a ciblé la MINUSCA avec une campagne de diffamation agressive, qualifiant Ses soldats de la paix de «minuscavirus».

«D’autres organisations internationales paient le prix des erreurs de la mission de l’ONU», a déclaré Fridolin Ngoulou, journaliste centrafricain. “Mais cela ne devrait pas être une raison pour s’attaquer aux étrangers.”

Les défis ont été mis en relief par un incident survenu la semaine dernière, lorsque des ambulanciers en équipement de protection sont arrivés pour recueillir un membre du personnel de la Minusca à Bangui, qui présentait les symptômes du Covid-19; et a dû faire face à une foule hostile.

«Bien sûr, il y a de la frustration», reconnaît Denise Brown, la coordinatrice humanitaire en RCA. «La vie quotidienne des gens est vraiment difficile. Ils souffrent des conflits armés, de la tuberculose, d’horribles malaria, de diarrhée, et maintenant tout d’un coup il y a quelque chose appelé le coronavirus qui pourrait arriver et infecter beaucoup de gens… Tout cela contribue à la tension. Nous devons comprendre cette tension. »