BLOG : Karim Meckassoua, « Les indicateurs pour rendre ces élections crédibles, transparentes et inclusives sont tous dans le rouge »

Photograph: Karim Meckassoua with the Secretary General of the United Nations ( Creative Commons )
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Par Enrica PICCO | Africaye
Traduction de l’espagnol par Fernando CANCIO (LNC)

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Nous nous sommes entretenus avec Karim Meckassoua, ancien président de l’Assemblée nationale de la République centrafricaine (RCA) et député du troisième arrondissement de Bangui (le quartier PK5, où vit la majorité de la communauté musulmane de la capitale), pour comprendre les derniers événements de la scène politique centrafricaine et comprendre aussi le chemin menant aux élections.

Karim Meckassoua vient de rentrer à Bangui après un voyage qui n’est pas passé inaperçu. Début juillet, il a été l’invité spécial du président congolais, Denis Sassou Nguesso, aux côtés de l’ancien président François Bozizé (chassé de force du pouvoir en 2013, et rentré dans la capitale en décembre 2019 après son exil en Ouganda). Bien que les visites des politiciens centrafricains à Brazzaville fassent partie d’un rituel consolidé dans l’influence continue de la région sur les affaires intérieures de Bangui, ce voyage a eu un poids particulier pour définir le rôle de Meckassoua parmi les dirigeants de l’opposition.

Cependant, le 25 juillet, lors d’une grande manifestation à Bangui, Bozizé a annoncé qu’il serait le candidat du  Kwa Na Kwa  (KNK) pour les prochaines élections présidentielles, défiant ainsi son ancien Premier ministre et actuel président Faustin Archange Touadera. Malgré les sanctions des Nations Unies et un mandat d’arrêt international émis contre lui en 2013, l’ancien président centrafricain continue de bénéficier d’un large soutien dans le pays, notamment au sein de l’armée, et dispose d’une large audience pour se présenter en tant que candidat et chef de l’opposition. Cette dernière qui avait créé une plateforme commune en novembre 2019 (la Coalition de l’Opposition Démocratique, COD 2020), semble désormais plus divisée que jamais.

Africaye : Comment voyez-vous cette année électorale ?

Karim Meckassoua : Le 27 décembre 2020 est la date fixée par nos institutions pour le premier tour des élections présidentielles et législatives. Cependant, le pays reste prisonnier d’une crise sécuritaire endémique qui rend la situation particulièrement préoccupante. Les indicateurs pour rendre ces élections crédibles, transparentes et inclusives sont tous dans le rouge. Il est vrai que les épisodes continus de violences meurtrières dans les provinces du pays auront un impact sur le calendrier électoral. Plutôt que d’être l’année de la tenue d’élections nationales, je pense que 2020 sera plutôt l’année de l’organisation du processus électoral, car il reste beaucoup à faire : retour à la sécurité, promulgation de la loi qui réglemente l’Autorité nationale des élections (ANE ) et nomination des nouveaux commissaires, 

A : Justement, la récente pandémie a été le déclencheur d’une proposition de la majorité présidentielle pour un amendement à la Constitution centrafricaine, afin que le président et les membres du parlement restent en fonction si les élections sont suspendues en raison d’un cas de force majeure…

KM  : J’ai combattu depuis le début ce projet de révision de la constitution piloté par le président Touadera, qui a été soutenu par 101 députés. La plupart de mes arguments ont été pris en considération par la Cour constitutionnelle. Cette initiative a été un énorme échec pour le président et son parti. Cette proposition avait été présentée comme un moyen juridique nécessaire pour combler un vide qui n’avait pas été prévue par la constitution du 30 mars 2016. Cependant, l’objectif de ce projet de révision constitutionnelle n’était autre que de maintenir Touadera au pouvoir, invoquant le cas de force majeure, qui empêcherait la tenue d’élections dans les délais légaux.

L’auteur Enrica Picco

(Vercelli, Italie, 1981) Avocate repentante, depuis ces années j’ai une forte allergie contre toutes formes d’injustice. La relation avec le Centrafrique continue d’être la plus longue que j’aie jamais eue. Bien que nous n’arrêtions pas de nous battre, les difficultés pour améliorer les choses m’ont dépassée, et j’ai appris à observer. J’enquête sur la façon dont les conflits naissent, et comment ils pourraient se terminer, je fais attention à tout ce que les rebelles, les présidents en herbe et des centaines de gens ordinaires qui ont tout perdu me disent. Je suis toujours étonnée de voir que des ONGs, l’ONU, ou universités me paient pour faire ce métier le plus passionnant du monde: écouter des histoires incroyables, puis les expliquer et les diffuser par l’écriture.

Le 5 juin, la Cour constitutionnelle a rejeté ce projet de révision, précisant que «en cas de vide juridique lié à l’impossibilité de respecter les délais légaux fixés pour les élections, la décision ne sera pas laissée aux seuls députés, mais à tous les citoyens par l’organisation d’un accord national ».  En fait, le tribunal confirme que le nombre et la durée des mandats présidentiels sont expressément exclus du contrôle de la Magna Carta. Confiant de son succès, le président Touadera avait déjà préparé deux décrets invoquant le cas de force majeure. Mais la Cour l’a empêché de profiter du contexte de la pandémie pour rester au pouvoir au-delà du mandat constitutionnel

A : Le projet de réforme de la constitution n’a pas été la seule question actuelle sur laquelle la Cour constitutionnelle a dû se prononcer récemment. Cependant, les partis d’opposition avaient fait appel à la plus haute instance judiciaire pour dénoncer l’inaction de l’exécutif face à l’adoption d’une nouvelle loi réglementaire de l’ANE prévue par la Constitution de 2016, qui a finalement été adoptée par l’Assemblée nationale le mois dernier. Comment évaluez-vous ce changement des règles du jeu en pleine préparation des élections ?

KM : Après l’échec de son projet de révision de la constitution, le régime a subi un revers encore plus grand. Ce projet de loi avait déjà été présenté à l’Assemblée nationale en juin 2019, mais avait été retiré à la hâte, car les modifications proposées par les députés de la commission mixte élargie ne correspondaient pas aux attentes de l’exécutif. Un an plus tard, le gouvernement a convoqué l’Assemblée en session extraordinaire pour adopter une nouvelle loi. Les divergences ont porté principalement sur deux points cruciaux : la composition de l’ANE et la conclusion du mandat de l’actuel conseil d’administration de l’ANE. Après neuf heures de débat, les élus ont adopté la version de la loi proposée par la commission mixte allongée.

Malgré les tentatives de corruption, les menaces et autres intimidations [du gouvernement, NDLR], après le décompte des voix, 80 députés avaient voté en faveur de la loi et 40 contre. Cet échec confirme la perte de contrôle du président Touadera sur l’Assemblée. Ce vote était nécessaire, car l’actuel conseil d’administration de l’ANE était le même qui avait organisé les élections bâclées de 2015-2016. Le confirmer aurait signifié la sécurisation d’une nouvelle crise post-électorale avec toutes ses conséquences désastreuses. 

A : Vous parlez de crise post-électorale, mais le pays reste prisonnier d’un conflit qui semble interminable, malgré l’accord de paix entre le gouvernement centrafricain et 14 groupes armés signé à Khartoum en février 2019…

KM  : La cohabitation entre l’Etat centrafricain et les groupes armés signataires de l’accord de Khartoum n’a pas pu durer. C’est parce que les victimes n’ont pas été associées aux négociations de paix et que la question de la justice a été cachée sous le tapis . Plus d’un an après la signature de l’accord de Khartoum, la population civile centrafricaine continue d’être victime de graves violations des droits de l’homme, comme c’est le cas dans le nord-est, le sud-est et l’ouest du pays. Les groupes armés se retirent les uns après les autres de cet accord pour former de nouvelles alliances. Le pays est encore loin de la pacification et de la stabilisation.

A : Et pensez-vous que le retour et la candidature de l’ancien président Bozizé n’entraîneraient pas une crise encore plus profonde ?

KM : François Bozizé vient d’être choisi comme candidat à la présidentielle par son parti, le KNK, lors de son deuxième congrès ordinaire. Il n’y a plus de suspens à cet égard. Très probablement, c’est ainsi que le KNK a décidé de faire taire les accusations persistantes selon lesquelles Bozizé aimerait faire un coup d’État [rumeurs qui incluaient Meckassoua lui-même et l’ancien chef d’état-major, le général Ludovic Ngaïfei, NDLR] . 

A : Quel sera donc votre rôle dans l’avenir politique de la RCA ?

KM : Très humblement, ce sera le rôle de chaque homme politique, c’est-à-dire l’autonomisation démocratique du pouvoir pour la transformation du pays de haut en bas à travers un projet social ambitieux. Un projet qui n’est pas seulement une force de proposition et de fédération, mais qui pèse également sur les débats importants (sécurité, santé, promotion de la femme, éducation, etc.) pour changer de politique en faveur du bien commun.

A : Pour conclure, que pensez-vous qu’il manque à ce changement, pour pacifier et stabiliser le pays ?

KM : Tout d’abord, nous devons nous débarrasser du fantôme d’une crise post-électorale qui plane, si nous ne faisons pas tout notre possible pour bien préparer les élections. Il faut un leader capable d’affronter de manière décisive la question de la sécurité tout en restant ancré dans la culture démocratique et la primauté du droit. Et, par-dessus tout, une bonne gouvernance est essentielle. 

Source : Africaye